Gaz GTA : la Mauritanie ne peut plus se contenter d'exporter sa richesse | Mauriweb

Gaz GTA : la Mauritanie ne peut plus se contenter d'exporter sa richesse

ven, 26/06/2026 - 11:21

La réunion ministérielle tenue jeudi à Nouakchott entre les ministres de l'Énergie de la Mauritanie et du Sénégal autour du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) avait tout d'une rencontre de routine. Les deux parties ont réaffirmé leur volonté de renforcer leur coopération, d'accroître la valorisation du gaz naturel et de développer les usages locaux de cette ressource stratégique. Des déclarations consensuelles, des promesses de coordination technique et des perspectives de développement énergétique ont une nouvelle fois été mises en avant.

Pourtant, derrière cette communication institutionnelle se cache une question essentielle : où en sont réellement les bénéfices concrets du gaz pour les populations mauritaniennes ?

Depuis plusieurs années, le projet GTA est présenté comme un tournant historique. Les premières cargaisons de gaz naturel liquéfié ont quitté les installations offshore et la Mauritanie est officiellement entrée dans le cercle des pays exportateurs de gaz. Mais pour le citoyen, le quotidien demeure marqué par les mêmes difficultés : coût élevé de l'électricité, dépendance aux importations énergétiques, faibles capacités industrielles et faible création d'emplois directement liée au secteur gazier.

Les ministres ont évoqué la nécessité de développer l'utilisation du gaz pour la production d'électricité et l'industrie nationale. C'est précisément sur ce point que les attentes sont les plus fortes. Car exporter du gaz brut tout en continuant à produire une électricité coûteuse ou insuffisante constituerait un paradoxe économique.

L'exemple sénégalais mérite d'ailleurs toute l'attention. Dakar étudie activement le raccordement de son réseau gazier aux infrastructures du projet GTA afin d'alimenter son marché intérieur et de réduire le coût de son énergie. Cette démarche traduit une stratégie claire : faire du gaz un outil d'industrialisation avant d'en faire une simple source de recettes budgétaires.

La Mauritanie doit s'inscrire dans la même logique, voire aller plus loin. Le gaz ne doit pas uniquement remplir les caisses de l'État ; il doit transformer l'économie nationale. Cela suppose des investissements massifs dans les centrales électriques, les réseaux de distribution, les zones industrielles, les unités de transformation et les infrastructures portuaires.

Le projet GTA est souvent présenté comme un modèle de coopération régionale. Sur le plan diplomatique, cette appréciation est fondée. Les relations entre Nouakchott et Dakar ont permis de surmonter des questions complexes de délimitation maritime et de gestion d'une ressource transfrontalière. Cette stabilité constitue un atout majeur dans une région où les différends énergétiques sont fréquents.

Mais la réussite diplomatique ne garantit pas automatiquement une réussite économique.

Les deux États devront désormais démontrer leur capacité à transformer une rente potentielle en développement durable. L'histoire économique de nombreux pays producteurs d'hydrocarbures montre que l'abondance de ressources naturelles ne conduit pas mécaniquement à la prospérité. Sans vision industrielle, sans gouvernance rigoureuse et sans investissements dans le capital humain, la richesse énergétique peut rapidement devenir une occasion manquée.

La question de la transparence demeure également centrale. Les citoyens sont en droit de connaître les revenus générés par GTA, leur répartition, les investissements réalisés grâce à ces ressources ainsi que les mécanismes destinés à préserver les intérêts des générations futures. Une gestion exemplaire constitue le meilleur rempart contre ce que les économistes appellent la « malédiction des ressources ».

L'autre défi réside dans la création d'un véritable contenu local. Les entreprises mauritaniennes doivent pouvoir accéder aux marchés liés au projet, les ingénieurs nationaux participer aux opérations, les centres de formation adapter leurs programmes et les jeunes trouver des perspectives d'emploi dans cette nouvelle filière énergétique. Sans cet ancrage local, une grande partie de la valeur ajoutée continuera d'être captée par les opérateurs internationaux.

Enfin, le calendrier joue désormais contre les pays producteurs. La transition énergétique mondiale progresse. Plusieurs économies annoncent une réduction progressive de leur consommation d'énergies fossiles au cours des prochaines décennies. La fenêtre d'opportunité offerte par le gaz naturel n'est donc pas illimitée. Plus les investissements destinés à valoriser localement cette ressource seront retardés, plus le risque grandira de voir une partie de ce potentiel perdre de sa valeur stratégique.

La réunion de Nouakchott aura donc été utile si elle marque le passage d'un discours centré sur la coopération à une politique axée sur la transformation économique. Car le véritable succès du projet Grand Tortue Ahmeyim ne se mesurera pas seulement au nombre de cargaisons exportées, mais à sa capacité à faire baisser durablement le coût de l'électricité, à soutenir l'industrialisation, à créer des emplois qualifiés et à améliorer les conditions de vie des Mauritaniens.

Le gaz est une richesse. Encore faut-il qu'il devienne un moteur de développement, et non un simple produit d'exportation.