
Le dernier remaniement partiel du gouvernement, annoncé par la Présidence de la République, aurait pu être l’occasion d’un nouveau souffle, d’une inflexion stratégique, voire d’un signal fort en faveur de la compétence et de la réforme. Il n’en est rien. À bien des égards, cette recomposition ministérielle semble confirmer une tendance désormais solidement ancrée : la quasi-institutionnalisation des quotas tribaux et le recyclage de figures controversées, au détriment de toute logique de rupture.
Des équilibres tribaux érigés en doctrine implicite
La formule arabe prononcée dans les chaumières de Nouakchott et qui accompagne ce remaniement – « كلاً منهما خلفَه ابن عمّه » (chacun d’eux a été remplacé par son cousin) – n’a rien d’anecdotique. Elle dit tout. Elle résume, en une phrase lapidaire, ce que nombre d’observateurs murmurent depuis des années : la gestion des portefeuilles ministériels obéit moins à des critères de compétence, de vision ou de performance qu’à des impératifs d’équilibre tribal.
Ce qui relevait hier de pratiques informelles semble aujourd’hui relever d’une véritable mécanique. Chaque départ appelle une succession calibrée, souvent au sein du même espace sociologique, comme si l’État était devenu le prolongement administratif d’un système de représentation coutumier. La République, dans ce schéma, ne corrige plus les logiques tribales : elle les entérine.
Au ministère de la Santé : une instabilité chronique qui interroge
Le secteur de la santé illustre à lui seul cette dérive. Depuis quelques années, une valse de ministres s’y succède à un rythme effréné et inquiétant.
Tout commence avec le docteur Nadhirou Ould Hamed. Porté par une ambition réformatrice affichée, il incarna un moment d’espoir. Mais la dynamique s’essouffla progressivement, jusqu’à son éviction.
Lui succède le professeur Abdellahi Ould Weddih. Là encore, le temps politique ne lui sera pas accordé. Écarté à son tour.
Puis vient le docteur Mohamed Mahmoud Ould Ely Mahmoud, figure reconnue pour son rôle dans la gestion de la crise du coronavirus, ancien directeur de la santé publique, bénéficiant d’une certaine légitimité technique. À peine installé, il est lui aussi remercié.
Cette instabilité chronique n’est pas neutre : elle empêche toute réforme structurelle, toute continuité des politiques publiques, toute évaluation sérieuse des résultats.
Son remplacement par Thiam Tidjani marque une rupture d’un autre ordre. Non pas une rupture stratégique, mais une rupture de profil. Jeune, issu de Lexeiba, adoubé par le fils de l’ancien président il prit ses aises dans les arcanes du pouvoir, passé par la présidence de la zone franche de Nouadhibou dès 36 ans, il incarne une génération de hauts cadres politiques rompus aux mécanismes du système.
Mais une question fondamentale demeure : peut-on diriger un secteur aussi complexe que la santé sans en maîtriser les réalités techniques, institutionnelles et humaines ? La question n’est pas tant celle de ses compétences personnelles que celle de la logique qui préside à sa nomination. Une logique où la proximité avec le sérail semble primer sur l’expertise sectorielle.
Dy Ould Zein : le retour d’un profil controversé
La nomination de Dy Ould Zein au ministère des Mines et de l’Industrie s’inscrit dans une autre constante du paysage politique national : le recyclage de figures ayant déjà occupé de multiples fonctions, parfois sans bilan clairement établi.
Né en 1966 à Tidjikja, formé à l’École nationale d’administration de Paris, son parcours est celui d’un haut commis de l’État : direction du budget, gestion des patrimoines publics, postes ministériels successifs (pétrole, développement rural, pêche). Une trajectoire dense, certes, mais aussi symptomatique d’un système où les mêmes profils circulent d’un secteur à l’autre, indépendamment des résultats obtenus.
Son retour au gouvernement, après plusieurs passages à des postes clés, interroge. S’agit-il d’un choix fondé sur l’expérience ou d’un aveu implicite d’incapacité à renouveler les élites ? Plus encore, sa présence ravive des critiques anciennes sur la gestion de certains départements stratégiques, notamment dans des secteurs sensibles comme les ressources naturelles.
Agriculture : continuité ou inertie ?
La nomination de Mohamedou Ould Mhaïmid, l’ancien éphémère ministre de l’Equipement à l’Agriculture et à la Souveraineté alimentaire s’inscrit dans cette même logique de continuité. Mais dans un pays confronté à des défis structurels majeurs – dépendance alimentaire, vulnérabilité climatique, faiblesse des chaînes de valeur – la continuité peut rapidement se confondre avec l’inertie.
Là encore, la question centrale reste celle de la vision : où est la stratégie de transformation ? Où est la rupture avec les politiques antérieures dont les limites sont pourtant connues ?
Un remaniement sans cap
Au final, ce remaniement partiel ne donne pas le sentiment d’un gouvernement réorienté, mais celui d’un système qui se recompose à l’identique. Les équilibres tribaux semblent plus que jamais déterminants. Les profils controversés réapparaissent. Les techniciens sont remplacés avant d’avoir pu agir. Les secteurs clés continuent de subir une instabilité chronique.
Plus inquiétant encore : l’absence de lisibilité politique. Aucun cap clair, aucune priorité affichée, aucune cohérence d’ensemble.
Ce remaniement ne tranche pas, il ajuste. Il ne réforme pas, il redistribue. Il ne prépare pas l’avenir, il gère le présent selon des logiques anciennes.
Dans ces conditions, une question s’impose : jusqu’à quand l’État pourra-t-il fonctionner sur la base de ces équilibres fragiles sans compromettre durablement son efficacité et sa crédibilité ?
Car à force de gouverner par compromis tribaux et recyclage politique, le risque est grand de vider l’action publique de sa substance, et de transformer la République en simple théâtre d’ajustements… loin des urgences réelles du pays.

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